L’Afrique se trouve à un tournant historique où convergent les voies de la sécurité énergétique et de la transformation numérique. Avec une population qui devrait atteindre 2,4 milliards d’habitants d’ici 2050, soit 25 % de la population mondiale, le continent est en passe de devenir un acteur central dans l’évolution de la dynamique énergétique mondiale. Au cœur de cette évolution se trouve l’expansion rapide de l’économie numérique, en particulier la croissance des datacenters. Ces immenses entrepôts de données, véritables cerveaux du monde connecté, apparaissent comme un puissant catalyseur de la modernisation du paysage énergétique africain.
Les datacenters, «points d’ancrage stables» pour l’électricité

Dans un éditorial publié à l’occasion de la sortie du rapport « The State of African Energy: 2026 Outlook Report » (État de l’énergie en Afrique : perspectives pour 2026), Ayuk NJ, président exécutif de l’African Energy Chamber (AEC), souligne que l’Afrique comptait, à mi-2025, 223 datacenters répartis dans 38 pays, soit seulement 0,02% du total mondial (11 800). Ils se concentrent en Afrique du Sud (56), au Kenya (19) et au Nigeria (17). Le marché, évalué à 3,49 milliards de dollars en 2024, devrait atteindre 6,81 milliards de dollars d’ici 2030, avec un taux de croissance annuel composé (TCAC) de 11,79%.
«À titre de comparaison, la capacité totale des datacenters à l’échelle mondiale devrait enregistrer un TCAC de 11 % entre 2024 et 2030, pour atteindre 249 GW d’ici la fin de l’année 2030, observe Ayuk NJ. Si l’on ajoute l’énergie nécessaire au refroidissement et aux autres charges auxiliaires, la capacité totale installée à l’échelle mondiale est estimée à 374 GW d’ici 2030.»
Bien que le continent ne détienne actuellement que 1% de la capacité mondiale des datacenters, elle devrait connaître un TCAC de 9 % entre 2024 et 2030 et atteindre 2 GW d’ici 2030. Dans ce contexte, la croissance des datacenters en Afrique n’est pas qu’une avancée technologique. Comme le souligne Ayuk NJ, ces infrastructures pourraient être l’étincelle dont le secteur énergétique africain a besoin.
L’AEC note en effet que la hausse des datacenters apporte une solution au paradoxe de «l’œuf et de la poule» qui a longtemps entravé le développement des infrastructures africaines : la demande ne peut croître sans infrastructures, et les infrastructures ne peuvent être construites sans demande. Elle souligne par ailleurs que les datacenters ont besoin d’une alimentation électrique importante, fiable et «toujours disponible», ce qui leur permet de servir de «points d’ancrage stables» pour les marchés de l’électricité. Cette demande constante et rentable encourage les investissements à grande échelle dans de nouvelles installations de production d’électricité et dans la modernisation des réseaux.
Pour les services publics, les centres de données offrent des revenus fiables. Ils justifient des projets à long terme. Cela améliore la fiabilité du réseau. Les coûts baissent pour les utilisateurs résidentiels et commerciaux. Les coûts fixes d’infrastructure se répartissent sur plus de clients.
Demande et impacts socio-économiques
L’impact de cette croissance est déjà visible sur les principaux marchés. Voici quelques exemples fournis par l’AEC. Au Kenya, Vision 2030 prévoit un datacenter national à Konza. D’ici 2030, les datacenters kenyans représenteront 5 TWh. Cela équivaut à 25% de la demande totale de 19,2 TWh. En Afrique du Sud, ils consommeront 16 TWh d’ici 2030. Cela représente une part moindre des 253 TWh totaux.
En outre, les effets incluent les opportunités en fintech et IA. Selon l’AEC, ils stimulent le PIB, qui atteindra 7 800 milliards de dollars en Afrique d’ici 2050, et réduisent la dépendance à l’aide via les infrastructures.
Au-delà de la souveraineté numérique et de la réduction de la latence pour les consommateurs locaux, l’essor des datacenters favorise la création d’emplois et positionne l’Afrique comme un acteur compétitif dans l’économie numérique mondiale. Comme le souligne M. Ayuk, l’objectif de ces stratégies énergétiques est de «sortir les populations de la pauvreté et de réduire leur dépendance à l’aide étrangère».
Ainsi, en garantissant l’approvisionnement énergétique des centres de données, les gouvernements jettent simultanément les bases de la sécurité nationale et de la modernisation économique.
Efficacité des solutions énergétiques
Pour répondre à la demande intensive des centres de données, l’Afrique doit déployer un mix énergétique diversifié et efficace. Le rapport « State of African Energy : 2026 Outlook Report » fournit des données comparatives sur cette efficacité.
Le solaire photovoltaïque est rentable, avec un LCOE (Levelized Cost of Energy ou «coût actualisé de l’énergie») de 20 à 34 dollars/MWh. La Côte d’Ivoire (avec une vingtaine de datacenters opérationnels ou en construction) a inauguré en juin 2023 la centrale de Boundiali (37,5 MWc). Cela vise 45% d’électricité renouvelable d’ici 2030.
L’éolien terrestre coûte 24 à 48 dollars/MWh, avec des projets majeurs comme le parc éolien de Taiba N’Diaye au Sénégal.
Le gaz naturel offre une charge de base fiable. Il complète les renouvelables intermittents. M. Ayuk note que «le développement d’infrastructures de conversion du gaz en électricité améliorera l’accès à une énergie abordable pour tous les secteurs de l’économie, offrant ainsi d’énormes retombées positives».
L’énergie nucléaire est stable mais coûteuse (LCOE de 85 à 154 dollars/MWh). Elle est moins compétitive en Afrique.

Dans l’ensemble, la croissance des datacenters favorise l’adoption de technologies innovantes, telles que la gestion avancée des réseaux et l’intégration directe des sources d’énergie renouvelables dans les opérations. Au Kenya, par exemple, la zone géothermique de Naivasha, qui fournit près de la moitié de l’électricité du pays, accueillera un datacenter écologique de 100 MW. En Afrique du Sud, des partenariats public-privé ont développé des fermes solaires de 12 MW spécialement destinées aux centres de données.
Stratégies d’inclusion énergétique
Pour tirer pleinement parti de ce lien entre le numérique et l’énergie, le rapport suggère d’aligner les stratégies d’inclusion énergétique sur les objectifs nationaux en matière de transformation numérique. Concrètement, il s’agit de transformer le gaz localement pour créer une base énergétique fiable ; d’utiliser les pools énergétiques pour le commerce transfrontalier ; d’instaurer des tarifs reflétant les coûts pour attirer les capitaux privés tel que les exonérations de 10 ans au Kenya ; et de faciliter le stockage local tout en réduisant la bureaucratie.
Même les pays riches en énergies renouvelables doivent développer des sources conventionnelles comme le gaz pour garantir la fiabilité.
Approche «afrocentrique»
En tout état de cause, l’évolution du secteur énergétique africain ne concerne plus seulement les ampoules électriques, mais aussi les «bits et octets» qui alimentent le commerce moderne. Dans ces conditions, la forte augmentation des investissements dans les centres de données fournit la justification financière et opérationnelle nécessaire à la construction des réseaux électriques robustes dont l’Afrique a longtemps besoin.
Pour Ayuk NJ, la voie à suivre nécessite une approche «afrocentrique» axée sur le marché qui englobe toutes les ressources énergétiques. En traitant l’industrie pétrolière et gazière comme un partenaire à l’ère numérique, l’Afrique peut s’assurer que sa transformation numérique repose sur une base d’abondance énergétique.
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