L’effervescence de l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan-Cocody cache parfois des révolutions silencieuses. Celle-ci est née entre deux cours de psychologie et d’économie par la vision de quatre jeunes Ivoiriens âgés de 18 à 21 ans. Le vendredi 16 janvier 2026, au cœur du campus, une rencontre avec ces startup-peurs a permis de mesurer l’ampleur de leur ambition : s’attaquer à l’un des plus grands obstacles de l’inclusion financière en Afrique : la dépendance à la connexion Internet. Alors que 40 % du continent reste encore privé de réseau stable, Jean-Luc Adjo, Djiablé Luc Olivier Jaurès, Ariel Kouakou Placide et Konaté Ibrahim Junior (de g. à d. sur la photo ci-dessous), ont conçu le Protocole Rema, une technologie de paiement par Bluetooth capable de fonctionner en zone blanche.

Le constat de départ est simple. Aujourd’hui, le paiement numérique est devenu la norme, mais il s’arrête là où le réseau sature. Que ce soit sous une pluie battante qui brouille les ondes ou dans les profondeurs des marchés ruraux, l’absence de connexion renvoie systématiquement l’utilisateur vers le cash. L’USSD ? Trop d’erreurs de saisie. Le QR code ? Besoin d’Internet et d’une bonne caméra, excluant de fait une large partie de la population.
Face à ces limites, l’équipe de Rema a fait un choix audacieux : utiliser le Bluetooth, une technologie présente sur 98 % des téléphones en circulation, pour créer un cash numérique 100% offline.
Comment ça marche ?
Le fonctionnement du Protocole Rema est une prouesse de simplicité pour l’utilisateur, mais de complexité mathématique en arrière-plan. En activant le mode avion pour prouver l’absence totale de réseau, les jeunes entrepreneurs démontrent comment l’argent passe d’un téléphone à l’autre via une antenne Bluetooth sécurisée. Chaque transaction est scellée par une clé cryptographique unique, stockée dans l’enclave du téléphone, rendant toute duplication impossible.
« Chaque transaction porte un UUID unique et une clé changeante, chiffrée AES-256 pour bloquer toute interception – même capturée, la data reste illisible sans clé privée. On traduit les propriétés du cash physique vers le monde numérique, tout en apportant une traçabilité indispensable », explique Konaté Ibrahim Junior, le génie technique qui occupe les rôles de CEO et de CTO.
Plus impressionnant encore, ces jeunes ont résolu le problème de la perte du téléphone en zone hors-ligne. Par un système d’audit mathématique basé sur le solde des rechargements et des synchronisations ultérieures, l’utilisateur peut récupérer son argent numérique en cas de vol, une sécurité que le cash physique n’offre pas.
Du design sprint à l’audace autodidacte
Cette aventure humaine a pris son envol en 2025, lors d’un design sprint sur le paiement mobile organisé par la Caisse des dépôts et consignations de Côte d’Ivoire Capital (CDC-CI Capital). Pendant trois jours, ces sept étudiants d’origine — dont trois femmes — ont dû imaginer une solution pour le mobile money. Bien qu’ils n’aient pas remporté de financement immédiat, l’accueil du jury a été l’étincelle nécessaire. Djiablé Luc Olivier Jaurès se souvient que le jury avait été bluffé par leur idée, la citant même en exemple aux autres candidats.

Convaincus de détenir une idée extraordinaire, ils choisissent de se transformer par l’autodidacte pour la pousser plus loin. Le défi est immense : aucun d’entre eux n’est informaticien de formation. Inscrits en psychologie ou en économie, ils apprennent à coder à partir de zéro. Avec une mise de fonds modeste de 13 000 FCFA (20 euros), ils s’offrent un premier abonnement mensuel à Gemini AI de Google, puis commencent à bâtir l’architecture de leur protocole. Ce qui leur permet de matérialiser leur vision en un temps record : 5 mois.
« Notre but était de prouver immédiatement que la technologie fonctionne et qu’elle répond à un besoin vital, sans attendre des années de recherche et développement », explique Konaté Ibrahim Junior. Il raconte avec humilité qu’en un laps de temps très cours, il a appris tout cela grâce à l’IA générative. Il estime que sa filière de psychologie, choisie par défaut, lui a finalement permis de mieux comprendre la mentalité des utilisateurs pour concevoir un produit adapté à leurs besoins.
Se libérer des pannes réseau
Considérez l’embarras d’un taximan à Koumassi sans monnaie, la marchande à Port-Bouët face à un client pressé, ou le supermarché en panne Internet à Cocody : ces Ivoiriens, travailleurs du quotidien, payant sans stress et sans connexion grâce à Rema.
Jean-Luc Adjo, responsable des affaires commerciales, rapporte que lors de leurs étapes sur le terrain, les populations ont immédiatement sauté sur la solution. Il explique que les utilisateurs veulent se délivrer de la dépendance à la connexion et que Rema permet de couvrir 100 % de la clientèle des Fintechs en garantissant la transparence et la sécurité.
Tech-provider, pas fintech
Malgré leur succès naissant et une démonstration remarquée sur LinkedIn qui a attiré l’attention de la BCEAO, ces jeunes gardent la tête froide. Ils ne se voient pas comme des concurrents des géants actuels, mais comme des partenaires stratégiques.
Konaté Ibrahim insiste sur le fait qu’ils ne sont pas une fintech mais un tech-provider. Ils développent un kit logiciel que les Emetteurs de monnaie électronique (EME) pourront intégrer directement dans leurs propres applications. Leur ambition est de devenir un standard mondial, une brique technologique qui sécurise l’argent sans jamais exiger un octet de données mobiles.
« Aujourd’hui, le pari est réussi : le protocole tourne. L’objectif désormais est de lever des fonds pour recruter des développeurs seniors et industrialiser cette solution », ajoute Konaté Ibrahim. Pour lui, cette démarche « prouve qu’en 2026, la vision stratégique et l’agilité comptent autant que le code pur ».
Au-delà des paiements
Ce parcours n’aurait pas été possible sans un socle familial solide. Dans un contexte où les sciences sociales sont souvent opposées aux sciences technologiques, leurs parents ont été leurs premiers alliés. Ariel Kouakou Placide, COO, souligne que son père passionné par l’IA, l’encourage dans cette voie. Konaté Ibrahim ajoute qu’il bénéficie d’un soutien total de sa famille, qui lui prodigue également des conseils juridiques essentiels pour protéger leurs droits.
Le Protocole Rema, dont le nom signifie révélation ou lumière, porte l’espoir d’une Afrique technologiquement souveraine. En transformant le Bluetooth en une autoroute financière, ces quatre jeunes étudiants ivoiriens veulent prouver que l’ingéniosité, soutenue par l’IA peut briser les barrières de l’exclusion.
S’ils revendiquent une approche pragmatique digne de la Silicon Valley, ils ont le regard déjà tourné vers l’avenir, avec une version 2 du protocole capable de transférer des données de santé de manière totalement sécurisée et hors-ligne.
Ci-dessous la vidéo démonstrative
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