Impact Numérique : Le rapport «L’Année de la Fintech 2025» souligne que le taux d’inclusion financière dans l’UEMOA a doublé en dix ans, passant de 37 % à 74 %. Comment analysez-vous cette prédominance du Mobile Money, qui représente désormais 56 % de cette inclusion face à un secteur bancaire traditionnel qui semble stagner à 22 millions de comptes ?
Natasha Dimban : Le Mobile Money a réussi là où la banque traditionnelle a plafonné. Certes, la banque finance toujours l’économie réelle, les États, les entreprises mais le Mobile Money, ancré dans les réalités, apporte des solutions novatrices et concrètes : accès, simplicité et proximité. Cette innovation contourne les contraintes historiques du modèle bancaire (coûts d’acquisition, réseau, exigences KYC parfois lourdes, offre peu adaptée aux petits montants et aux usages quotidiens). Et c’est donc tout naturellement que le numérique est devenu le principal moyen d’accès aux services financiers dans l’Union avec 248,7 millions de comptes de monnaie électronique.
Vous qualifiez la nouvelle Instruction 001-01-2024 de l’UEMOA de tournant majeur pour l’harmonisation régionale. Quels sont, selon vous, les bénéfices immédiats pour une fintech d’opérer sous ce nouveau régime d’agréments, et quels sont les risques pour celles qui peineront à mobiliser le capital requis (jusqu’à 100 millions de FCFA) ?
Dans cette nouvelle ère plus formelle et structurée, les bénéfices sont clairs : cet agrément apporte une crédibilité accrue et une harmonisation des conditions d’exercice. Moins d’ambiguïté réglementaire, plus de prévisibilité business, des clients et des investisseurs rassurés et surtout la possibilité de se projeter dans un marché régional devenu plus industriel et interconnecté.
Cependant, les exigences de capital (10 à 100 millions de FCFA) et le coût de la conformité ainsi que l’interopérabilité représentent des défis de taille, d’autant plus que l’agrément n’est pas unique et doit être obtenu pour chaque pays. Cette absence de passeport unique peut se révéler être le principal frein à une expansion régionale. Le risque majeur est de voir disparaître des acteurs innovants, avec des produits devenus obsolètes ou financièrement asphyxiés.
Les fintechs qui ne peuvent pas lever / renforcer leurs fonds risquent soit de se replier (statut, périmètre, produits), de se faire absorber, ou de disparaître. C’est un tri par la solidité financière autant que par la qualité produit.
Vous évoquez une « sélection naturelle » mécanique induite par le coût de la conformité. Redoutez-vous une concentration excessive du marché au profit des géants du secteur, au détriment de l’innovation locale plus modeste ?
C’est une réelle préoccupation. Dans mon article, je souligne que les coûts de mise en conformité représentent un défi financier majeur, en particulier pour les plus petits : quand la conformité coûte cher, les gros acteurs amortissent mieux que les petits. Cette « sélection naturelle » risque de favoriser les acteurs déjà établis (EME, banques bien capitalisées, acteurs panafricains), capables d’absorber les exigences de gouvernance et de sécurité.
L’innovation locale peut survivre si elle se déplace vers des niches à forte valeur au-delà du simple paiement (scoring, outils de conformité/KYC, verticales sectorielles) ; les fintechs “modestes” peuvent construire des synergies (mutualisation, partenariats, consolidation intelligente) et bien entendu, il faudra que les gros acteurs jouent le jeu de manière loyale. Mais la loyauté concurrentielle est rarement spontanée, ce sera au régulateur de l’encadrer.
La plateforme PI-SPI de la BCEAO est opérationnelle depuis septembre 2025. Comment cette infrastructure de paiement instantané change-t-elle concrètement la donne pour l’utilisateur final qui souhaite transférer des fonds entre une banque et un wallet mobile ?
Concrètement, pour l’utilisateur, avec PI-SPI, c’est la fin de la fragmentation : il peut désormais envoyer ou recevoir de l’argent de manière instantanée, 24/7, sans se préoccuper du type de compte (banque, microfinance ou wallet) du destinataire. On ne demandera plus “tu es chez qui ?”.
Cette infrastructure de la banque centrale s’impose comme le standard unique, visant à réduire l’usage du cash et à rendre les paiements numériques universellement accessibles.
Dans la pratique, il y a encore des améliorations dans la fluidité des opérations au niveau de l’UX (Expérience Utilisateur) mais le changement est bel et bien amorcé.
Le rapport mentionne la non-participation de certains acteurs clés, comme Wave ou certaines banques, à la plateforme PI-SPI au lancement. Quel impact cela a-t-il sur la promesse d’une interopérabilité totale et sans couture pour l’UEMOA ?
Si des acteurs majeurs (Wave, certaines banques) ne sont pas dans le dispositif au départ, l’expérience de l’interopérabilité est forcément incomplète. Cela retarde la promesse politique et économique d’un standard unique, et peut freiner l’adoption si les usagers ne comprennent pas pourquoi “c’est instantané ici mais pas là”.
On peut se demander quelle est la stratégie qui sous-tend cette non-participation d’acteurs clés : un bras de fer, des négociations en coulisses, ou une observation de la mise en œuvre du cadre avant une demande d’agrément future ? Mais en l’absence de signaux et de réponses clairs de ces acteurs, ce ne serait que spéculations.
En réalité, ce type d’infrastructure se consolide par vagues : la pression de marché (attentes clients, partenaires, coûts de l’isolement) pousse généralement les retardataires à rejoindre, à condition que les modalités d’intégration et de coûts restent soutenables.
L’annonce de la création de Wave Bank Africa S.A. en Côte d’Ivoire avec un capital de 20 milliards de FCFA a fait grand bruit. Est-ce, selon vous, l’aboutissement inévitable pour une fintech de cette envergure ?
Quand une fintech atteint cette taille, rester uniquement sur le paiement expose à deux limites : la pression sur les marges (hyper-concurrence, guerre des prix), et la dépendance à un usage unique, avec une valeur unitaire faible.
Dans un environnement ultra-concurrentiel où le client n’est plus captif, basculer vers un modèle bancaire (collecte de dépôts et octroi de crédits) est stratégique pour diversifier les revenus et ne plus dépendre uniquement des frais de transaction. Pour Wave, cela s’inscrit aussi dans une logique de Super App et de bataille frontale avec des acteurs déjà bancarisés. Exemple : Orange Bank Africa.
Quid de Djamo devenue en 2025 la première fintech de la région à obtenir un agrément de microfinance auprès de la BCEAO. En quoi ce nouveau statut change-t-il leur proposition de valeur par rapport aux services de paiement qu’ils proposaient auparavant ?
Avant, Djamo c’était les paiements/transferts, la carte, les intégrations banques/wallets et même l’accès à l’investissement. Avec l’agrément microfinance (septembre 2025), leur proposition change d’échelle : compte courant déplafonné gratuit, crédit (particuliers/PME jusqu’à 1 million de FCFA) et épargne rémunérée (jusqu’à6% / an).
En clair : ils ne se contentent plus d’orchestrer des flux, ils peuvent construire des parcours complets (paiement – épargne/investissement – crédit), et donc mieux capter la valeur sur la durée.
C’est le passage d’une solution de commodité à une véritable plateforme de services financiers intégrés avec les risques que cela comporte (immobilisation du capital, défaut de paiement), répondant aux besoins de financement de l’économie réelle.
Malgré un environnement jugé « morose », des levées record ont été enregistrées (117 millions d’euros pour Wave, 17 millions de dollars pour Djamo). Qu’est-ce que cela nous dit sur les attentes actuelles des investisseurs internationaux vis-à-vis du marché ouest-africain ?
Cela nous dit que, malgré la prudence globale, les investisseurs internationaux ne fuient pas l’UEMOA, ils deviennent encore plus sélectifs et misent sur des modèles rentables et structurants. Les tickets vont vers des acteurs capables d’industrialiser (Wave, 117 millions d’euros par emprunt avec des institutions/DFIs), ou des modèles qui élargissent le panier de services et adressent la classe moyenne et les PME (Djamo, 17 millions de dollars).
Ils recherchent de la croissance couplée à une maîtrise des risques et une stratégie claire vers la rentabilité. A noter que Wave a utilisé le levier de la dette, ce qui reste encore peu usité dans la région.
Parlons aussi du rachat de la Sénégalaise PayDunya par le Sud-Africain Peach Payments. Doit-on s’attendre à une vague de M&A (fusions-acquisitions) plus intense en 2026 au sein de l’espace UEMOA?
Le rachat de PayDunya par Peach Payments illustre une logique très claire : intégrer un nouveau marché en acquérant une implantation et des volumes (70 000 transactions/jour, 4000 clients B2B, présence multi-pays) plutôt que reconstruire from scratch (à partir de zéro, ndlr).
En 2026, entre le coût de conformité, la nécessité de se raccorder à PI-SPI et d’offrir une UX différenciante, et la pression sur les marges, on a tous les ingrédients pour plus de consolidation (acquisitions, fusions, partenariats).
Mais l’intensité dépendra de l’accès au capital : si les investisseurs restent prudents, le M&A peut être plus opportuniste que massif.
Un point d’attention toutefois, une opération de M&A ne s’arrête pas à la signature d’un contrat, elle se matérialise sur le long terme par une intégration à plusieurs niveaux : plateformes techniques, processus internes, cultures, etc.
Pour conclure, vous identifiez la cybersécurité et la protection des données comme des enjeux vitaux pour 2026. L’écosystème est-il aujourd’hui suffisamment armé pour protéger une infrastructure désormais totalement interconnectée ?
La réponse honnête est : non, pas encore. Et ce n’est pas que dans le domaine des services financiers. Les événements récents le montrent très clairement. Ce début d’année 2026 est marqué par la compromission de la DAF au Sénégal, avec une fuite des données d’identité nationale, potentiellement exposées sur le Dark web. De même, l’attaque subie par CinetPay fin 2025 a montré qu’une fintech bien établie peut subir une cyberattaque conduisant à des retraits frauduleux et à des tensions de trésorerie importantes.
L’interconnexion via PI-SPI augmente la surface d’attaque : une faille chez un acteur peut créer une réaction en chaîne (fraude, indisponibilité, compromission d’identités/KYC). La maturité cyber reste très inégale et beaucoup d’acteurs sont encore dans une logique de conformité minimale plutôt que de résilience active. Désormais, l’enjeu est de passer à une cybersécurité systémique : supervision continue, gestion des tiers et coopération régionale.
L’UEMOA a posé les bases d’une infrastructure moderne et interopérable. La prochaine étape est plus exigeante : faire en sorte que cette interconnexion ne devienne pas un amplificateur de vulnérabilités.
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