Natasha Dimban : l’UEMOA est « le laboratoire créatif et vivant » de la fintech africaine

En 2025, l'UEMOA devient le laboratoire vivant de la fintech africaine, portée par une maturité réglementaire inédite et une concurrence féroce entre néobanques et acteurs historiques du mobile money.

Natasha Dimban, experte Tech & Afrique et Vice-Présidente de l’Observatoire de la Fintech

L’histoire de la fintech en Afrique de l’Ouest s’est écrite sur une décennie de croissance exponentielle qui a radicalement transformé le quotidien dans les huit pays de l’UEMOA. Entre 2014 et 2024, l’essor fulgurant des solutions de mobile money a permis de doubler le taux d’inclusion financière dans l’Union, passant de 37 % à 74 %. Mis en lumière dans le bilan annuel de l’Observatoire de la Fintech, « L’Année de la Fintech 2025 », les chiffres parlent d’eux-mêmes : le volume des transactions en monnaie électronique a littéralement bondi, s’envolant de 260 millions à 156 889 milliards de FCFA sur la même période. Aujourd’hui, l’espace UEMOA compte 249 millions de comptes de monnaie électronique, dont 77 millions sont actifs, un chiffre qui éclipse les 22 millions de comptes bancaires traditionnels.

Analysant cette dynamique dans le rapport susmentionné, Natasha Dimban, experte Tech & Afrique et Vice-Présidente de l’Observatoire de la Fintech, déclare que le numérique est devenu la porte d’entrée principale des services financiers, le mobile money représentant à lui seul 56 % de l’inclusion financière globale. Elle soutient que, malgré les défis structurels, la région n’est pas en marge de l’innovation mais « en est, de plus en plus, le laboratoire créatif et vivant, avec des résultats probants et une énergie collective inspirante ».

L’Instruction 001-01-2024 de la BCEAO

L’année 2025 marque cependant la fin de l’ère du far west technologique avec l’entrée en vigueur de l’Instruction 001-01-2024 de la BCEAO. Pour Natasha Dimban, ce dispositif opérationnel depuis le 30 septembre 2025 est un tournant majeur car il met fin au modèle d’adossement systématique aux banques qui permettait à de nombreux opérateurs d’évoluer sans licence propre. Désormais, pour opérer, il faut un agrément en tant qu’établissement de paiement à part entière. Ce virage vers l’interopérabilité, le paiement instantané (PI-SPI) et la conformité est perçu par l’experte en fintech comme une nécessité.

Toutefois, cette rigueur a un prix. Le coût du raccordement aux infrastructures d’interopérabilité et les exigences de contrôle interne imposent une pression financière forte sur les plus petits acteurs. « Les licences sont aujourd’hui délivrées pays par pays, au lieu d’un agrément unique », analyse la Vice-Présidente. Pour elle, cette situation entraîne mécaniquement une « sélection naturelle », favorisant les acteurs capables de supporter ces investissements au détriment de ceux dont les modèles sont moins robustes.

« Ceci donne lieu à une période d’incertitudes et de réajustements durant laquelle certaines fintechs risquent de disparaître, rendues obsolètes par cette nouvelle infrastructure, tandis que les autres devront faire preuve de flexibilité, proposer de nouveaux services, créer des synergies et offrir une expérience utilisateur différenciante pour survivre et prospérer dans un environnement de plus en plus compétitif et normé. »

La course aux cartes virtuelles

Parallèlement à cette structuration réglementaire, l’écosystème s’embrase sous l’effet d’une nouvelle tendance : la généralisation des cartes virtuelles. Wave, Moov Money, MTN MoMo et Orange Money ont tous lancé leurs produits. Contextualisant la situation, Natasha fait remarquer que cette innovation crée « un environnement ultra-concurrentiel inédit », où les frontières entre fintechs pures et banques s’estompent.

Le frémissement le plus notable de l’année est sans doute la création de Wave Bank Africa, dotée d’un capital de 20 milliards FCFA. « C’est l’annonce d’un nouvel affrontement avec Orange, via son entité Orange Bank déjà bien implantée », commente Natasha Dimban. En effet, en devenant une banque numérique, le pure player Wave attaque frontalement Orange Bank Africa sur son terrain : cette mutation lui permettra de se libérer des limites des Émetteurs de Monnaie Électronique (EME) pour proposer des services de dépôt, de crédit et d’épargne.

Comme l’analyse Natasha Dimban, l’écosystème est désormais animé par des repositionnements stratégiques où la capacité à innover tout en maîtrisant les coûts devient le facteur clé de survie face aux géants des télécoms.

Contexte mondial

Sur le front des financements, la dynamique de l’UEMOA s’inscrit dans un contexte mondial contrasté. C’est en tout cas ce qui ressort du bilan 2025 de l’Observatoire de la Fintech. Alors qu’au niveau global, les levées de fonds fintech ont rebondi de 21 % en 2025 pour atteindre 53 milliards de dollars, la France, par exemple, a connu un recul de 22 % avec 1,1 milliard d’euros levés.

Dans l’UEMOA, « quelques fintechs ont tiré leur épingle du jeu dans un environnement plutôt morose ». Wave a levé par emprunt 117 millions d’euros dans un tour de table mené par Rand Merchant Bank (RMB), en collaboration avec un consortium d’institutions financières de développement internationales. Djamo a réalisé une levée de fonds record de 17 millions de dollars, menée par Janngo Capital. La fintech sénégalaise Paydunya, dix ans après sa création, a été rachetée par Peach Payments (Afrique du Sud).

En regardant vers 2026, Natasha Dimban pense que les priorités du secteur évoluent vers une phase de consolidation. La sélection naturelle induite par la réglementation renforcera les acteurs les plus résilients. Les enjeux majeurs se cristalliseront autour de la cybersécurité et de la protection des données dans un environnement désormais totalement interopérable.

Pour l’experte en fintech, l’avenir dépendra de la capacité à maintenir un dialogue constructif entre régulateurs et innovateurs sur des sujets cruciaux comme l’identité numérique, le KYC et les crypto-actifs. « L’UEMOA s’est dotée des bases pour accélérer ; 2026 dira jusqu’où elle saura porter cette ambition collective », conclut-elle.

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